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Noël et le désir de croire en une gentillesse sans arrière-pensée

Dans une étude ancienne, intitulée « Le Père Noël supplicié », le grand ethnologue Claude Lévi-Strauss propose une réflexion sur les origines et le sens du Père Noël, à partir d’un fait divers de 1951 : un Père Noël brulé à Dijon.
Il y trouve l’occasion d’observer la croissance d’un rite, celui du Père Noël; d’en rechercher les causes et d’en étudier l’impact sur les autres formes de la vie religieuse; enfin d’essayer de comprendre à quelles transformations d’ensemble, à la fois mentales et sociales, se rattachent des manifestations visibles sur lesquelles l’Église ne s’est pas trompée, au moins dans la mesure où elle se bornait à leur attribuer une valeur significative.

Ces réflexions sont de nature à aider à comprendre pourquoi aujourd’hui la passion semble se déchaîner autour des crèches. De ce texte assez long nous avons extrait quelques phrases caractéristiques susceptibles de déclencher la curiosité de sa lecture complète.
  • En fait, on fuit la question au lieu d’y répondre, car il ne s’agit pas de justifier les raisons pour lesquelles le Père Noël plaît aux enfants, mais bien celles qui ont poussé les adultes à l’inventer.
  • Tous ces usages qui paraissaient, il y a quelques années encore, puérils et baroques au Français visitant les États-Unis, et comme l’un des signes les plus évidents de l’incompatibilité foncière entre les deux mentalités, se sont implantés et acclimatés en France avec une aisance et une généralité qui sont une leçon à méditer pour l’historien des civilisations.
  • La diversité des noms donnés au personnage ayant le rôle de distribuer des jouets aux enfants : Père Noël, Saint Nicolas, Santa Claus, montre aussi qu’il est le produit d’un phénomène de convergence et non un prototype ancien partout conservé.
  • Le sapin de Noël n’est mentionné nulle part avant certains textes allemands du XVIIe siècle; il passe en Angleterre au XVIIIe siècle, en France au XIXe seulement.
  • Nous sommes donc en présence d’un rituel dont l’importance a déjà beaucoup fluctué dans l’histoire; il a connu des apogées et des déclins.
  • Le Père Noël est, sous sa forme actuelle, une création moderne; et plus récente encore la croyance (qui oblige le Danemark à tenir un bureau postal spécial pour répondre à la correspondance de tous les enfants du monde) qui le domicilie au Groenland, possession danoise, et qui le veut voyageant dans un traîneau attelé de rennes.
  • La renaissance de Noël : pourquoi donc suscite-t-elle une pareille émotion et pourquoi est-ce autour du personnage du Père Noël que se concentre l’animosité de certains ?
  • Le Père Noël est donc, d’abord, l’expression d’un statut différentiel entre les petits enfants d’une part, les adolescents et les adultes de l’autre.
  • À cet égard, il se rattache à un vaste ensemble de croyances et de pratiques que les ethnologues ont étudiées dans la plupart des sociétés, à savoir les rites de passage et d’initiation.
  • Nous sommes en présence, avec les rites de Noël, non pas seulement de vestiges historiques, mais de formes de pensée et de conduite qui relèvent des conditions les plus générales de la vie en société.
  • N’est-ce pas qu’au fond de nous veille toujours le désir de croire, aussi peu que ce soit, en une générosité sans contrôle, une gentillesse sans arrière-pensée; en un bref intervalle durant lequel sont suspendus  toute crainte, toute envie et toute amertume?
  • Mais l’Église n’a certainement pas tort quand elle dénonce, dans la croyance au Père Noël, le bastion le plus solide, et l’un des foyers les plus actifs du paganisme chez l’homme moderne.
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