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« La courbe du chômage va s’inverser »

Cette phrase incantatoire revient depuis quelques mois. Que nous apprend elle de ceux qui la revendiquent ? Sur quoi est fondée cette conviction ? Un chef d’entreprise pourrait-il la faire sienne ?

Piloter l’entreprise

Tous les chefs d’entreprise le savent : pour diriger ils ont besoin d’outils de pilotage et de tableaux de bord qui permettent de modéliser leur activité et d’en décrire le déroulement prévisionnel au fil du temps. Ceci suppose de choisir judicieusement les paramètres du modèle : ils doivent coller à la réalité de l’activité et être mesurables. Ensuite, en comparant la courbe du réalisé à celle du prévisionnel, le chef d’entreprise voit où il en est. Il peut décider éventuellement de changer certains paramètres. Courbes d’activité et tableaux de bord sont les indicateurs indispensables pour ajuster la trajectoire de l’entreprise sur la carte de son domaine d’activité.

Utiliser le tableau de bord

Ainsi, un chef d’entreprise qui veut piloter les ventes de son entreprise, à partir de celles de plusieurs représentants, commence par établir la courbe des ventes prévisionnelles de chaque représentant. La consolidation des hypothèses de vente de chaque représentant pour les mois à venir (pour l’exercice entier) permet d’établir la prévision globale de l’entreprise sur cette même période , en tenant compte de l’état du marché et de la politique de produits de l’entreprise, par exemple. Ce tableau de bord constitue l’outil de pilotage qui permet à tout moment de vérifier que la trajectoire est conforme aux prévisions. Il permet d’adapter la stratégie commerciale en fonction des ventes constatées et des perspectives actualisées. Et si ce chef d’entreprise peut affirmer à son conseil d’administration que les ventes vont augmenter cette année, c’est bien parce qu’il connait tout le détail des ventes par représentant, par région, etc. De ce fait il est en mesure de mettre sur la table le tableau de bord des ventes de l’entreprise dont il a une connaissance fine de son contenu. Il justifie ainsi la perspective globale de l’entreprise parce qu’il est capable d’expliquer et de justifier toutes les ventes élémentaires qui contribuent à construire les ventes cumulées : « Les ventes vont connaître un creux pendant l’été en raison des vacances, puis en septembre et octobre à cause du remplacement du responsable des ventes de la région 3, mais nous dépasserons notre niveau de juin grâce à l’action lancée depuis le deuxième trimestre sur le produit D… ». D’ailleurs s’il n’était pas capable d’une telle analyse et se contentait d’affirmer que « les ventes vont augmenter » il aurait toutes les chances d’être remercié.

Chômage, courbe et pilotage

La « courbe du chômage » est la courbe résultant de l’évolution de nombreux paramètres qu’il conviendrait d’identifier et d’analyser séparément pour montrer qu’on est capable d’expliquer de quoi cette courbe est faite, montrant ainsi  qu’on maîtrise le sujet.  La formulation « la courbe du chômage va s’inverser » se présente donc comme la conclusion d’une analyse portant sur le court et moyen terme. L’analyse n’est crédible que si les paramètres sur lesquels elle a été établie sont pertinents.

La crédibilité du pilote qui utilise cet outil de management passe par sa capacité à montrer qu’il a identifié les bons paramètres et qu’il s’est doté de la bonne méthode pour anticiper de façon satisfaisante leur évolution.

Le pare-brise et le rétroviseur

Vers la fin du mois d’août on a entendu sur  la scène médiatique une première déclaration sur la baisse du chômage des jeunes « pour le troisième mois consécutif » : « L’inversion de la courbe du chômage des jeunes devient aujourd’hui une réalité. » Déclaration répétée du Ministre du Travail, fin novembre cette fois, qui indique que « l’inversion de la courbe du chômage des jeunes, amorcée il y a six mois », était « déjà effective et s’inscrit dans la durée ».

Imagine-t-on le chef d’entreprise qui viendrait dire à son comité de direction qu’il découvre que les choses s’améliorent depuis trois mois, qu’il sait dans le détail ce qui s’est passé, mais sans pour autant préciser les mesures concrètes qu’il envisage de prendre pour confirmer cette tendance, ni comment il compte piloter l’évolution sur le court terme ?  On lui répondrait sans doute que regarder dans le rétroviseur pour voir ce qui s’est passé est certes important (retour d’expérience), qu’il faut en effet analyser les signaux faibles mais surtout les traduire en trajectoire prévisionnelle immédiate et regarder un peu à travers le pare-brise. Sinon il pourrait s’inquiéter pour son propre avenir.

Alors ?

Alors, la courbe du chômage va s’inverser ? Oui, bien sûr, inéluctablement, comme les arbres finissent par cesser de croître. Si ce n’est pas maintenant ce sera plus tard. Et à ce moment-là il sera plus confortable d’expliquer pourquoi et comment cela s’est produit alors que trois mois plus tôt on était incapable d’anticiper ce qui allait survenir dans le prochain trimestre.

Tout le monde souhaite évidement que le chômage baisse. Cela n’interdit pas de s’interroger sur la méthode choisie pour y parvenir et sur la gouvernance mise en oeuvre pour y parvenir. Mais, comme on le voit, les arguments avancés pour montrer que la méthode suivie serait la bonne peinent à convaincre.

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